Ferme sur le Vieux Chemin de Ligne

À  Saint-Norbert

Depuis 2014 jusqu'en 2019

Sur le rang Nord

Le vieux chemin de ligne

     Puis, un jour, y'a toujours ben fallut arrêter de niaiser et choisir un nom pour la ferme.

     Est-ce que c'est aussi difficle que choisir un nom pour son premier enfant? C'est clair.

    Pendant des semaines, de l'hésitation. Sur tous les bouts de papiers disponibles apparaissaient des listes de mots-clés pour essayer de trouver quelque chose. Des mots-clés en rapport avec la géographie de notre terre, des mots-clés en lien avec l'environnement de notre terre, des mots-clés reliés aux paysages agricoles et à la nature ou aux temps d'antan... tant de mots, tellement de clés, trop de combinaisons possibles.

    Pendant des semaines, de l'hésitation, et un jour, en pensant au chemin qui mène à la maison et à l'histoire du village, il y a eu "Ferme sur le Vieux Chemin de Ligne" qui s'est fait gribouillé sur une feuille et c'est resté et c'est ça qui est ça.

    Et pourquoi ce nom un peu long à dire là?

    Pour ceux qui sont déjà tannés de lire, voici la version courte :


    La limite nord-ouest de notre terre (et qui est aussi le chemin qui mène à la maison) est, simplement, un vieux chemin de ligne qui reliait jadis le rang Nord et le rang Sud et qui a sa petite place dans l'histoire du village de Saint-Norbert.

    Pour les ceuses et les celles qui ont envie de lire un mur de texte à la fois éducatif, historique et à première vu sans fin, c'est par ici.

Des rangs et des côtes, des montées et des chemins de ligne

    Mais avant, c'est quoi un chemin de ligne déjà? C'est une montée, la même chose, pareil. Mais c'est quoi une montée déjà? C'est une route qui relie deux rangs.

    Mais avant, c'est quoi un rang déjà?

    À part être des petites routes de campagne qu'on emprunte quand on a pas le goût de croiser d'autres autos et qu'on a le goût de voir des champs, ça remonte aux temps des seigneuries, dans le temps où les terres étaient subdivisées en parcelles rectangulaires (contrairement au système anglais des cantons carrés qui sont apparus plus tard) pour que les habitants aient quelque part où habiter.

autray22.jpg

Fleuve, côte, montée et rang à Lanoraie.

    On faisait un chemin (le rang) qui, très souvent, longeait un cours d'eau, et on y traçait les lots un à côté de l'autre, le petit côté (c'est sur ce côté que les gens construisaient leurs maisons, pour être près de l'eau, près du chemin et près des voisins) donnant sur le chemin. Quand on manquait de place, on faisait un autre rang derrière la première rangée de terres et on plaçait des nouvelles parcelles de la même façon. Il restait juste à relier les deux rangs par un petit chemin, une montée.

    Des fois, au lieu de "rang" on voit "côte", et au lieu de "montée" on voit "chemin de ligne".

Du rang Nord et Sud et Pincourt

    Le vieux chemin de ligne, dans sa vie de chemin, a eu plusieurs petits noms.

    Pas mal toute l’information sur la géographie et l’histoire du chemin vient du livre publié pour le 150e anniversaire du village (disponible à l’hôtel de ville et très intéressant) et intitulé judicieusement Saint-Norbert, 1848-1998.

    La première mention du chemin qu’on trouve date de 1848. Le chemin avait été proposé comme limite sud à la future paroisse de Saint-Norbert dans une série d’événements et de chicanes qui vont être expliqués (en extrême longueur) tantôt.

    Mais ce qu’on en dit est qu’il s’agit d’un petit chemin de ligne qui relie le rang Nord et le rang Sud et qu’il était aussi appelé "rang Pincourt". Puis là y'a une petite confusion dans les noms et désignations. On parle plus loin que ce chemin est communément appelé "route de la Titi Coutu" et qu’il reliait le rang Nord à la route Pincourt au sud du ruisseau Bonaventure. Encore pire, juste pour venir semer le doute dans notre petite leçon sur les rangs et montées, on utilise même plus loin l’expression "le chemin de ligne du rang Pincourt".

pincourt.jpg

Plan de cadastre de 1880 montrant le rang Nord, Sud et le "rang Pincourt" (en vert). L'emplacement du kiosque de la ferme est astucieusement indiqué par un astucieux carré rouge.

    Ça fait beaucoup de routes et de rangs pour un si petit chemin. En essayant de tout prendre en compte, on dirait qu’on partait du rang Sud et, pour aller au rang Nord, on empruntait le petit chemin de ligne appelé rang Pincourt, lequel était divisé en deux : la route Pincourt au sud du ruisseau, et la route de la Titi Coutu au nord du ruisseau. Ça semble étonnament compliqué. Il faudrait voyager dans le temps et demander aux habitants du coin qu’est-ce qui se passe exactement avec ce chemin là, mais c’est impossible, hélas, aucune certitude nous n’aurons jamais.

    L’important est qu’on parle toujours du même chemin de ligne, le passage principal entre les deux rangs avant le village. Mais sa carrière de route publique prend fin dans les années 1920, alors qu’on décide de relier les deux rangs par un chemin à l’extrémité sud du rang Sud. Le vieux chemin de ligne aux noms multiples est désormais considéré comme coûteux à entretenir et inutile et la Corporation municipale décide de le fermer. Ça l’air que ça a pas trop fait plaisir à plusieurs cultivateurs qui voulaient pas qu’il ferme, ça été devant les tribunaux et tout et tout, mais finalement le chemin a été fermé en 1923.

    C’est devenu un chemin privé qui mène à la maison, quoiqu’une partie de son ancien tracé soit encore visible en bas de la coulée et que quelque vestige d’une pile du pont qui traversait le ruisseau Bonaventure soit encore là, couchée dans son lit.

Du rang Nord et Sud et Pincourt

    L’histoire de la fondation de Saint-Norbert est particulièrement intéressante, remplie d’aventure et de péripéties et d’habitants qui voulaient leur propre paroisse et de curés qui faisaient tout pour empêcher que ça arrive et de décrets et de tribunaux, et le vieux chemin de ligne s’est trouvé mêlé à la chicane.

    Donc ça commence dans les années 1750, quand les terres ont commencé à manquer. C’est pas compliqué, sur le bord du fleuve, y’avait pu de place. La solution était simple, il restait juste à monter au nord pour tracer des nouvelles terres et les concéder à des courageux habitants qui allaient passer des années à défricher et défricher dans les mouches et la misère avant de passer des années à labourer et enlever des roches et enlever d’autres roches pour avoir une terre cultivable à cultiver. C’était peut-être simple juste pour le seigneur Cuthbert qui concédait les concessions, mais enfin.

    Dans le territoire qui allait devenir Saint-Norbert, les premiers arrivés l’ont fait en 1761. Ce territoire là était compris dans la paroisse de Berthier, ce qui fait que l’église où ce beau monde là devait aller était à Berthier. Ça semble pas vraiment un gros problème vu d’ici, mais vu d’il y a 250 ans, c’est plusieurs gros problèmes.

    Le gros du problème était que les gens qui habitaient le plus proche de l’église de Berthier étaient quand même à pas loin de 13 km de route, et ceux qui habitaient le plus loin était à pas loin de 18 km de route. Ça veut dire que même en partant à l’aube, le monde arrivait souvent après que la messe soit finie, ce qui était aussi un problème parce que les gens dans ce temps-là allaient beaucoup à l’église. C’était aussi compliqué quand ils avaient besoin d’un prêtre pour les mourants ou les autres raisons qu’on peut avoir besoin d’un prêtre. Et ça c’était quand les routes étaient praticables, ce qui n’était pas le cas en hiver ni au printemps, donc pour les 3/4 de l’année.

    Après une vingtaine d’années à endurer ça, le bon monde se tanne et ils font une demande à l’évêque pour ne plus être dans la paroisse de Berthier et pour être annexés à la paroisse de Saint-Cuthbert, où ils vont déjà presque tous de toute façon parce que c’est tellement plus proche, gros bon sens. Arrive le méchant curé de Berthier #1 : le curé Jean-Baptiste Noël Pouget.

    Lui il voulait pas que les pauvres habitants qui marchent pendant des heures avec leurs bureaux sur leur dos dans 6 pieds de neige pour aller à la messe quittent sa paroisse, parce que ça lui faisait moins de monde à sa messe, donc moins de dîmes et moins de likes sur sa page Facebook. Ça fait qu’il a fait du lobbying et tout et probablement fait des menaces au nom de Dieu et tout, et il a été tellement convaincant, qu’en plus de faire refuser l’annexion à la paroisse plus proche, le curé Pouget a fait en sorte que le seigneur Cuthbert a abandonné une petite terre qu’il réservait pour la construction d’une église, adieu église.

    Les choses sont restées comme ça pendant 15 ans, après quoi les habitants ont décidé de s’essayer encore mais en visant plus haut : ils voulaient unir deux concessions et avoir une chapelle et presbytère, vive l’indépendance. Mais le curé Pouget opère encore sa magie et c’est encore refusé par l’évêque de Montréal, le gros boss catholique dans le coin, même si le seigneur Cuthbert était d’accord. Faut dire que dans le temps, créer une paroisse c’était presque seulement une décision du clergé et pas du civil.

    Après ça y’a une quarantaine d’années qui passent, et ça devient un peu compliqué parce qu’il y a quelques annexions avec les paroisses de Sainte-Élisabeth, Saint-Cuthbert et Saint-Gabriel (avec le beau no man’s land au milieu qui va devenir un jour Saint-Norbert) mais que plusieurs personnes sont contre ces annexions parce que maintenant ils ont le goût d’avoir leur propre paroisse toute neuve. Aussi, parce que pour certains d’entre eux, l’église de Saint-Gabriel est aussi loin que celle de Berthier de toute façon.

    Ça fait qu’en 1840, y’a une nouvelle demande de certains habitants d’avoir leur propre chapelle et curé, et ce pour pas mal les mêmes raisons que la première fois soixante ans plus tôt. Arrive le méchant curé de Berthier #2 : le curé Jean-François-Régis Gagnon. Lui non plus veut pas de nouvelle paroisse, pas mal pour les mêmes raisons que le méchant curé de Berthier #1 : paroissiens, dîme, donations, nombre de followers sur Twitter, etc. Le curé Gagnon est pas mal plus intense et investi dans sa lutte contre la nouvelle paroisse, se débattant comme un diable dans l’eau bénite pour pas que ça arrive, et ce pendant des années.

    On doit au bon curé Gagnon des citations telles que :

"Je ne les crois pas assez préparés ou assez avancés pour former une paroisse à part."

    Ainsi que :

"Je pourrais bien mentionner les différentes intrigues dont se servent tous ces gens-là,

sans parler de leurs mensonges, pour obtenir ce qu’ils désirent."

    Et sans oublier :

"J’ai été à même de m’apercevoir, plus d’une fois, qu’ils s’isolaient de moi."

    Quand même, cinq ans plus tard, après une couple de pétitions avec de plus en plus de signataires et de pressions au près de l’évêque, les habitants du futur Saint-Norbert obtiennent leur petite chapelle. Mais c'est pas une paroisse à part, c’est une succursale de la paroisse de Berthier, une église franchisée, une desserte. Mais c’est mieux que rien. Oh et ils se font assigner Saint Norbert comme patron de leur desserte-succursale de la paroisse de Sainte-Geneviève-de-Berthier. Ils ont presque un nom, et pas longtemps après, un curé tout frais juste pour eux.

    Évidemment, ça fait pas vraiment plaisir au cher curé Gagnon, oh non, et c’est pas long qu’il se met à envoyer des lettres de gars frustré à tout le monde et qu’il essaie de faire que la nouvelle desserte de Saint-Norbert soit la plus petite possible, pour, encore, ses dîmes et ses amis MySpace et tout. Il finit par trouver un genre de trou légal (ou divin) dans un document envoyé par l’évêque, comme quoi c’est pas super clair où exactement est la limite de la desserte de Saint-Norbert, et il se met à faire son petit boss des bécosses à essayer de faire officialiser la frontière de ladite desserte en la mettant le plus loin possible.

    Et c’est là, finalement, après un mur de mots plus grand que la Grande Muraille de Chine et un voyage dans le passé du passé de d’Autray, que le vieux chemin de ligne de la ferme entre dans l’histoire de Saint-Norbert.

    C’est que le curé Gagnon décide, sans demander rien à personne, que ce petit chemin de ligne va être la limite de la desserte de Saint-Norbert. Tout ce qui est au nord du chemin de ligne est à Saint-Norbert, et tout ce qui est au sud du chemin de ligne appartient corps et âmes à Jean-François-Régis Gagnon, curé de sa profession, tête dure de sa personne. Il va appeler ce chemin-frontière "la ligne de la Paix".

paix.jpg

La ligne de la Paix

    Il a réussit à rallier une partie des habitants qui sont dans la nouvelle desserte de Saint-Norbert à sa cause, et ils se mettent à se considérer comme appartenant à la paroisse de Berthier, refusant de donner le salaire et la part de nourriture qu’ils doivent au curé de Saint-Norbert. C’est à peine exagéré de dire qu’on est au bord de la guerre civile.

    Éventuellement, les habitants se resaississent, s’unissent un peu et se mettent à essayer d’effacer la ligne de la Paix du bon curé Gagnon et de descendre la limite de Saint-Norbert plus au sud. Il s’ensuit ben de la chicane, ben des lettres du curé Gagnon et finalement, l’évêque de Montréal envoie un petit chanoine pour évaluer la situation et essayer de trouver un compromis. La proposition du petit chanoine est de rejeter la ligne de la Paix et de descendre la frontière de Saint-Norbert plus au sud, exactement où elle se trouve aujourd’hui.

    Et c’est ça qui se passe. En 1848, l’évêque de Montréal procède à l’érection canonique de la paroisse de Saint-Norbert avec ce qui sera écrit dans les pages d’histoire du monde entier comme étant "le premier décret d’érection canonique de la paroisse de Saint-Norbert". Premier parce qu’il va y en avoir un deuxième. Pas de repos pour les norbertois, y’aura rien de facile, ahah, vous pensiez vraiment que votre calvaire était fini, pauvres fous.

    Parce que, évidemment, le curé Gagnon, comme on dit, pète sa coche. Jamais il n’aura envoyé autant de lettres de frustration à autant de monde. Ses sermons à la messe devaient juste parler de ça. Tellement que, deux mois seulement après le premier décret, l’évêque de Montréal est probablement lui aussi tanné de recevoir des lettres passives-agressives du curé Gagnon et, pensant bien faire (même si clairement ça allait pas bien faire) signe ce qui sera connu à tout jamais comme l’infâme "second décret d’érection canonique de la paroisse de Saint-Norbert". En effet, l’évêque décide que ah non finalement, je change d’idée, la paroisse de Saint-Norbert va s’arrêter au petit chemin de ligne du rang Pincourt, désolé, mon erreur, seul Dieu est parfait et ses voies sont impénétrables.

    En plus de faire un nouveau décret, le premier décret n’a jamais été annulé. C’est le purgatoire d’érection canonique, tout le monde choisi le décret qui lui plaît, rien d’officiel, le chaos, pluies de pierre et de feu tombant du ciel, mers et rivières en ébullition, nuages de ténèbres, éruptions volcaniques, morts qui se lèvent de leurs tombes, sacrifices humains, chiens et chats couchant ensemble, hystérie collective.

    Pour finir ça court, ça s’est réglé en cour, au civil et hors église. Les commissaires ont étudié la situation et ont décidé que le premier décret était le bon, celui qui donnait une plus grande superficie à la paroisse de Saint-Norbert et qui causait tant de reflux gastriques au curé Gagnon. Leur rapport final cite qu’il est plus convenable d’assigner cette limite pour la "commodité des habitants".

    Enfin, après 87 ans de niaisage, on considère la commodité des habitants dans l’histoire.

   

    Et c’est pour ça qu’il a été décidé, d’un seul décret et sans tribunaux, que la ferme serait la Ferme sur le Vieux Chemin de Ligne.

    Parce que tant qu’à habiter sur un petit bout d’histoire, aussi bien lui faire honneur.